Il y a un mois, j’ai décidé de noter, dans un carnet, chaque vidéo que TikTok me proposait entre 22h et 23h. Juste par curiosité. Au bout de trois soirs, j’avais rempli six pages. Six pages de contenus que je n’avais jamais cherchés, jamais likés, jamais commentés. Et pourtant, ils étaient là, choisis pour moi, dans un ordre précis, avec une logique que je ne comprenais pas.
C’est ça qui m’a fait tilter.
Franchement, on parle des algorithmes de recommandation comme d’un truc abstrait, un concept vaguement techno qui appartient à Silicon Valley. Sauf que là, à New York, la ville vient carrément de décider que ces algorithmes seraient bientôt réservés aux utilisateurs qui ont prouvé leur âge. Concrètement : si t’es mineur, plus de scroll infini calibré sur ton profil psychologique. Et quand tu lis les considérants, tu comprends pourquoi. Les gamins passent des heures — littéralement des heures — piégés dans des boucles de recommandations qui les entraînent à rester. C’est pas un effet secondaire, c’est le produit.

Perso, je trouve la mesure hyper intéressante, même si j’imagine déjà les contournements à base de VPN et de fausses dates de naissance. Mais le principe compte. On dit enfin, noir sur blanc, que ces systèmes ne sont pas neutres.
Le Quai d’Orsay s’y est mis aussi, avec une campagne qui posait une question toute bête : « Qui choisit ce que tu vois ? » Ça a l’air enfantin comme formulation, mais c’est probablement la meilleure question qu’on puisse poser en 2026. Parce que la réponse — spoiler — c’est pas toi. C’est un système entraîné pour maximiser ton temps de présence, et qui a découvert (pas par idéologie, juste par optimisation mathématique) que les contenus clivants, anxiogènes ou complotistes marchent mieux que les contenus posés. Le débat politique lui-même est façonné par ces logiques. On l’a vu pendant plusieurs scrutins récents, et c’est documenté.
Le truc c’est que ces algos ne se contentent plus de te recommander des vidéos de chats. Ils orientent aussi vers de faux sites d’info, parfois entièrement générés par des robots, qui ressemblent à s’y méprendre à de vrais médias. Un proche à moi, la soixantaine, m’a envoyé la semaine dernière un article « alarmant » sur une prétendue pénurie — l’URL sentait le pâté à trois kilomètres, mais son téléphone lui avait poussé ça dans les notifs comme s’il s’agissait du Monde. Ce genre d’expérience, on peut la comparer à celle qu’on a sur pas mal de plateformes en ligne où le design pousse toujours à cliquer un peu plus, à rester un peu plus — dans un tout autre registre, l’offre de Brutal Casino joue sur des ressorts d’attention comparables, sauf qu’au moins là, le contrat est clair : tu sais que tu es sur une plateforme de divertissement. Sur un feed d’actu piloté par algo, le contrat, il est nulle part.
Autre truc que je trouve pas ouf : la question des données d’entraînement. Les modèles chinois comme Qwen ou DeepSeek se retrouvent aujourd’hui avec leurs corpus d’entraînement scellés par Pékin, alors que l’AI Act européen, lui, demande de la transparence. On se retrouve donc avec des IA qui recommandent, classent, filtrent — sans qu’on sache sur quoi elles ont été formées. C’est-à-dire sans qu’on sache quels biais elles portent en elles.
Et pendant ce temps, moi, dans mon salon, je scrolle.
Ce que j’ai fait depuis mon expérience du carnet, c’est bête mais efficace : j’ai commencé à désactiver le fil algorithmique quand c’était possible. Sur Twitter/X, tu peux repasser en chronologique. Sur Instagram, tu peux forcer l’onglet « Abonnements ». Sur YouTube, tu peux carrément couper l’historique de visionnage — et là, la page d’accueil devient vide, un peu vertigineuse, mais tu retrouves un contrôle bizarre sur ce que tu regardes. Clairement, y’a un moment de sevrage. Pendant deux jours, tu te dis « il se passe rien, c’est nul ». Et puis tu commences à chercher activement ce qui t’intéresse, au lieu d’attendre qu’on te le serve.
Est-ce que je suis devenu un moine numérique ? Non, évidemment. Je retombe régulièrement dans le scroll passif, surtout le soir quand je suis crevé. Mais j’ai au moins conscience du mécanisme, et ça change tout.
Le carnet, je l’ai gardé. Il traîne sur mon bureau. Parfois je le relis pour me rappeler à quoi ressemble une soirée quand c’est une machine qui décide de ce que tu vas ressentir.